Catalogue du 59ème salon de Montrouge

Texte de Mathilde Villeneuve

mai 2014

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Périphérique à l’occasion de l’exposition « MOTU » de Aurélien Mauplot

automne 2018 - galerie des marches / Aubusson


« On dirait que le monde est à peine plus âgé que l'art de faire le monde »

Paul Valéry, Variété I , p. 136 ( 1924)


En abordant la démarche créatrice de Aurélien Mauplot et l’ensemble d’une

oeuvre qu’il explore presque plus qu’il ne l’expose au fur et à mesure des

déplacements successifs d’une forme singulière de récit, à la fois esquisse de

sens et collecte de sensations, autant mouvement qu’effort de mémoire et ainsi

produit à partir de la découverte itinérante des ressources de cette oeuvre même,

à considérer alors et entre autres « objets d’art » l’exceptionnelle existence

d’une boussole chinoise du 15ème siècle aussi unique que celle de l’île

pacifique de Moana Fa’a’aro, à traduire par « cet endroit au large où aucune

terre n’est en vue », il est aisé de songer derechef à la formule poétique de John

Donne écrivant dès 1624 : « No man is an island entire of itself ».

Car ce qui s’élabore ici et là depuis une dizaine d’années, en une

pérégrination créative de la sorte à peine moins ininterrompue que « Le Journal

du pèlerin » de John Bunyan qui établissait déjà en 1678 une grande tradition

occidentale pour le voyage littéraire, cet univers artistique en expansion opère

donc entre cosmogonie factice et véritable cosmologie ; l’une et l’autre aussi

méthodiques que la fameuse « Utopie » (1516) de Thomas More dont l’artiste

reconduit aujourd’hui à sa manière l’aspiration humaniste à un certain

idéalisme, au travers duquel la réalité de la fiction propose donc une

recomposition du réel participant encore d’une beauté toujours intrinsèquement

exotique.

C’est à dire que, en suivant la modernité qu’Edgar Allan Poe livra, dans

la dérive vers l’Antarctique de son personnage marin Arthur Gordon Pym ou

avec sa nouvelle « L’homme des foules » (1840), comme « étrangement

inquiétante » avant Mallarmé puis une célèbre formulation par le prisme

freudien issue du fameux « unheimlich » du romantisme allemand, cette beauté

reste malgré tout potentiellement réconciliatrice et ainsi porteuse de cette

« valeur ajoutée » que la méthode japonaise du Kintsugi procure par exemple

aux porcelaines ou aux céramiques brisées.

Et, de ce souci de réparation, entre perception du dommage et recherche

d’ajustement, mais aussi de cette « intranquillité » portuaire dont Fernando

Pessoa fera ensuite le livre, posthume, pour dire tout le désenchantement du

monde de Bernardo Soares, resté à quai comme son semi-hétéronyme,

processus de signature auquel Aurélien Mauplot emprunte d’ailleurs

partiellement pour la création de ses propres personnages, et s’il demeure

comme acquis de langage que « exister » c’est avant tout sortir de la concrétude

du point, donnée initiale de toute cartographie identitaire ou identification

cartographique, ce que nous rappela encore récemment et fort à propos le

philosophe Jean-Luc Nancy à partir de cet « ex-istere » qui meut toujours bien

au-delà du seul fait d’écrire ou de tracer, il est possible de noter que

l’orientation psycho-géographique qu’Aurélien Mauplot s’est jusqu’à présent

proposée ainsi comme trajectoire, voire comme direction d’un soi « artiste » à la

fois acteur et narrateur, presque conteur d’une expédition quasi spectaculaire qui

projette alors la précarité du réel jusqu’à sa prestidigitation, que ce choix de

sextant néanmoins non illusionniste - rien de « houdinesque » dans ses

réalisations - procède de fait d’un cap tout méridional comme profonde altérité :

celle qui se trouve littéralement « du côté d’où souffle le vent du midi »,

l’Auster.

Un tel azimut esthétique, auquel le nom de la goélette L’Australe fait

donc écho dès que l’artiste y embarque notre attention, participe en effet du goût

du rêve d’un périple maritime où l’attirance pour les indolentes lumières des

mers du sud ne peut toutefois se satisfaire d’un cabotage en mélancolie dans

lequel le songe poétique de Gauguin finit par s’égarer. Jusque dans son

archéologie, cette quête ne sacrifie d’ailleurs pas plus à la fixité obsessionnelle

d’un souvenir inoubliable qui, entre autres renommées figures littéraires,

paralyse jusqu’au trépas l’ex-capitaine de vaisseau Geoffrey Firmin, devenu

sentimentalement un consul pied-à-terre par une sombre magie « sous le

volcan » dans le roman-culte éponyme et néanmoins lui aussi en recherche

toujours de la saisie des liens qui pourraient harmonieusement réunir les grands

continents ésotériques de l’humanité.

Inspiré d’imprévus atmosphériques plutôt qu’exclusivement nourri de la

savante horlogerie de tel ou tel mouvement de balancier décrypté, l’art de

Aurélien Mauplot ne tangue pas dans les eaux troublées d’une hypothétique

rédemption à la « Lord Jim » : son aristocratie navigue sans monstrueuse

culpabilité initiale, sans aucun quiproquo discriminatoire pouvant par exemple

provoquer l’assassinat d’un James Cook sur une plage hawaïenne, presque à

l’instar de celle du meurtre de « L’Étranger » chez Camus.

Elle s’établit au contraire d’une curiosité du monde en tant que lieu

d’expérience de mesures physiques bien plus qu’en tant qu’univoque volonté de

représentation morale.

Après alors Schopenhauer, l’articulation gigogne des objets de son récit,

mécanisme précis dont l’artiste soumet les images à un interventionnisme

pratique et justement sans tabou, gîte ainsi comme un processus d’évaluation

relative, à l’horizon plutôt scientifique et au travers duquel c’est le niveau de

flottaison de la parole tenue qui est héroïque avant tout ; de la sorte poussant

l’aventure en deçà d’un seuil borgésien, son « réalisme magique » à lui tangue

encore avec le climat et les saisons, au rythme alterné de l’embacle et de la

débâcle de notre conscience d’archétypes de civilisation comme autant

d’archipels.

La seule insularité fictive qui puisse en émerger concernant dès lors

chacune de nos responsabilités face à l’enfermement d’un « présentisme »

contemporain qui ne permet à personne « d’être présent au futur de notre

passé » et ainsi que le pointe aujourd’hui l’historien Patrick Boucheron pour

souligner combien nous avons à nouveau besoin d’une vraie histoire.



JMB / des marches - 2018