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12 avril 1904.

Le Capitaine Lerrouge s’apprête à embarquer.

La mer est agitée. Signe possible d’une expédition tumultueuse.

Les hommes s’affairent. Sur le pont, les cordages trempés s’enlacent et s’entassent. Les parfums qui s’en dégagent, donnent le là. Le voyage sera long. Et pas sûr. Pour sûr...

L’Australe, une coque de trente-deux mètres de long est amarrée à Saint-Nazaire. Les cinquante bonshommes à son bord ont le ventre serré et le sourire aux lèvres. La nervosité de l’inconnue : aller à la découverte, ce n’est pas rien ; découvrir le fin fond du monde, l’absolu, le bonheur d’une terre fabuleuse... ou l’échec du labeur !

Le cliquetis des mousquetons résonnent comme un tambour, le claquement des cordes devient l’écho de l’angoisse excitée par l’engouement.

Personne sur le pont n’imagine le but. Pas même le capitaine, Lerrouge, inconnu au bataillon, si ce n’est de la Société de géographie.


Les matelots, passé la surprise des présentations, comprennent et subissent la force du commandement. Rien à éprouver, juste à tolérer, à comprendre, à faire confiance.

Les premiers jours à terre sont un tour de force. Et puis les hommes, après grise mine, découvrent la détermination, les convictions, la possibilité de l’échec aussi bien que celle du grandiose. Et rien à ce jour, ne pouvait les préparer au périple qui les attendait et encore moins, à l’aveugle détermination de suivre leur capitaine.


Le 15 septembre 1904, l’Australe sort du port, cap au Sud ! Direction l’Antarctique, rien de moins.

Le voyage se passe sans querelles notoires, les marins furibonds sont accompagnés, sinon débarqués. Lerrouge n’a que faire des compétences, sinon de la passion, cette envie brute et coffrée au fond des trippes d’aller au bout du monde. Non seulement je les emmènerai, écrit le capitaine Lerrouge, mais en plus je les ramènerai !


18 décembre 1904.

L’Australe fait escale au Chili avant d’affronter l’étape suivante : toucher le continent austral. Le continent rêvé, imaginé, croisé, quelques fois atteint, notemment par Dumont d’Urville, qui posa le pied en terre Adélie le 20 janvier 1840...

Les temps se lient, les pluies s’étendent et le retard s’accumulent.

Un mois plus tard, il est temps d'enclencher la seconde phase du voyage.

L’équipage s’affrète, le navire s’apprête et les voiles se gonflent de l’enthousiasme vivant du pont.

Lerrouge encourage son équipage, cette famille du bout du monde, liée à jamais par la magie du déplacement, de la possibilité d’un monde nouveau.

Les cris et les joies s’embrouhaha sous la grand voile, les sourires nerveux et déjà pétrifiés par les froids, s’embourbent dans les sons et les drapées des voiles hissées.

Direction le grand sud, le froid polaire, les inconnues, l’osmose avec le vivant d’une terre jamais foulée.

On sait sur le pont que le Commandant Charcot se trouvait dans les parages, sur la péninsule Antarctique un an auparavant. Mais la leur, d’expédition, personne ne la connait, si ce n’est les commanditaires, discrets, incrédules en fait, à peine au courant des avancées spectaculaires du Français, parti de Brest en l’année précédente.

L'Australe aborde le sud-est de la-dite péninsule le 25 février 1905.

Ils accostent non sans difficultés, bien évidemment, mais ils réussiront toutefois à construire le premier camp de base à cette extrémité.

Et pour accentuer le périple, ils oseront s’y installer plusieurs semaines, durant lesquelles ils n’ont de cesse de parcourir les côtes, de cartographier, de situer, pendant que d’autres s’acharnent infiniment à relever des données glaciologiques exceptionnelles. Et aussi incroyable que cela puisse paraitre en cette époque, le glaciologue Alfred Defliaz, homme de savoir et enthousiaste du quotidien, découvre, non sans lâcher ses mâchoires, un fémur droit d’une espèce inconnue et, n’appartenant certainement pas à l’un des volatiles référencé à cette époque, comme de nos jours.


*


4 avril 2004.

Le commanditaire Charles Dremmwel accueil sur le pont de l’Antichtone*, une belle et large goélette rouge, celle qui mènera son expédition : Giulia Camassade, femme à la puissance inquiétante mais généreuse.

Direction l’Antarctique ! avec pour objectif sur la route, de faire escale partout où le continent austral est mentionné dans l’histoire.

Née d’un père antiquaire et d’une mère historienne, le Capitaine Camassade, peut-on le dire, était destinée à vivre les plus exceptionnelles aventures modernes.


A 13h00, Charles Dremmwel fait larguer les amarres, dernier ordre de ce curieux personnage au gros ventre... pendant que le capitaine porte une lettre à chacun de ses marins : Ne vous réveillez jamais, Allez à la découverte ! Bons vents ! Giulia Camassade.


A bord du voilier, les vents glissent et crissent entre les mâts, les voiles blanches et bleues se gonflent, l’air marin transperce les cirés.

Sous la coque, les vagues se brisent, le bâtiment monte et descend dans l’incessant mouvement des vents; Camassade tient la barre, cap au sud : première escale en Méditerranée !


Malheureusement, il reste à ce jour peu de données connues sur le résultat de ces escales, sinon leur mention : Sardaigne, Antilha, Terre de feu, Tahiti, Rapa Nui... avant le grand saut, l’Antarctique.


5 octobre 2004

L’Antichtone quitte Tahiti et appareil pour une escale fatidique, la terre de glace, l’immensité blanche.

Giulia Camassade est calme, inquiète, elle sent la pression monter chez ses hommes. La douceur tahitienne laisse rapidement place au doute, à l’euphorie. Plus de temps. Pas de demi-tour possible, il faut écumer les souvenirs et les peurs, se joindre aux autres, ne pas se perdre sur le pont, oublier la terre, ce que j’en sais.

Camassade se souvient : On ne voit pas arriver l’Antarctique, on bute contre lui.

Le froid se tend. L’océan change de couleur. L’Antichtone pénètre dans un autre monde. D’abord il y a le passage des tropiques, ensuite celui de l’équateur. Puis vient le dépassement du cercle polaire. On arrive presque à douter de notre présence sur terre écrit Giulia Camassade dans son carnet le 3 décembre 2004. L’horizon se densifie, l’eau devient onctueuse et d’une profondeur bleue jamais vue. Les premiers icebergs impressionnent. Le navire les frôle, les évite, de justesse, parfois. Sur le pont, en cabines, on s’équipe, les températures chutent et se stabilisent vers les 20°C en-dessous de zéro.

Au bout des jumelles, le Capitaine aperçoit le pack, l’immense étendue de glace qui borde le continent. Fascination. Des dizaines de mètres de haut de glace bleue et blanche. On entend la masse pétrifiée craquer, se fissurer, s’ouvrir, s’écrouler aussi : le remous des vagues sur le biscuit hésitant.

J’hésite. Par où commencer? Nous devons mettre pied à terre. Mais où est-elle? Je ne vois que du blanc. L’eau est blanche comme le ciel. Je perds les contrastes et les perspectives. Le paysage est plat. Sur l’Antichtone, carnet de Bord de Giulia Camassade, le 10 décembre 2004.


Le Capitaine Camassade ordonne un abordage le 16 décembre.

Les équipes se relaient. Les uns construisent la base, les autres commencent les recherches : d’abord retrouver le site où le fémur droit a été extrait en 1904 : on y est, Giulia Camassade commence à révéler les objectifs de la mission. Ensuite, fouiller, trouver encore plus. Et revenir vivant pour raconter l’incroyable.


17 janvier 2005.

Ernest Duranchon, qui dirigeait une équipe de recherche ce jour-là, se rend à la cabine du capitaine.

Mes hommes m’ont immédiatement avertie. Après quelques semaines à peine, non seulement, nous retrouvons le site où se trouvait le Capitaine Lerrouge, mais plus encore : nous découvrons une forêt carbonisée, fossilisée dans les glaces.  Sur l’Antichtone, carnet de Bord de Giulia Camassade.

Les bois sont d’un noir absolu, calcinés. Nous savons que le continent Antarctique est une terre volcanique (le Mont Erebus est toujours en activité), mais jamais il n’a été envisagé de trouver cette forme végétale.


[...]

Extraits des recherches sur l’Antarctique

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